Franchement il y a de quoi être heureux et triste en même temps quand on sort d’un concert signé Gilbert Laffaille.

Heureux car ce vendredi 4 avril, au Foyer Georges Brassens à Beaucourt, durant une heure dix minutes, cet auteur-compositeur-interprète a offert un concert des plus réjouissants entre coups de gueule et tendresse, coups de blues et tranches de vie douces-amères.

Triste, en se disant que cet artiste mérite sans aucun doute une audience bien plus importante que celle du public qui le suit depuis des années. Luc Renaud et sa poignée de bénévoles ont été (très) bien inspirés de programmer Gilbert Laffaille dans la dernière ligne droite de la saison 2013-14 débutée avec Graeme Allwright et les Hay Babies.

Retour sur une inoubliable soirée tellement symbolique de cette “chanson vivante” qui peine pourtant à avoir accès aux grands médias. Et par conséquent à un plus large public.


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CD
12 titres pour ce nouvel album aux arrangements signés Nathalie Fortin

 

Une des voix majeures de la chanson française

Rappelons une évidence confirmée avec éclat face aux 200 personnes venues à la Maison pour Tous de Beaucourt : Gilbert Laffaille est assurément une des voix majeures de la chanson française. Pas celle des “play-lists” et des télé-crochets, ni des soirées dansantes sur des musiques répétitives aux paroles indigentes.

Et on a tort de le résumer à deux ou trois de ses chansons les plus connues qu’il offre évidemment à chaque concert. A commencer par “Le président et l’éléphant” enregistré en 1976 avec une orchestration signée François Rauber.

De quoi rappeler au public de Beaucourt que ce titre lui a été inspiré par un président de la République ayant eu la bonne idée de créer un Ministère de l’Environnement (“puis ça s’est gâté assez vite”) tout en donnant libre cours à sa passion : la chasse. Celle des tigres du Bengale (“pas possible, Monsieur le président, il n’en reste plus que trois”) et surtout des éléphants, dont le couple “Mauricette et Fredo qui se grattaient le dos”.

Gilbert Lafaille était alors un jeune professeur de français et ce titre figurant sur son premier 33 tours aura marqué son époque comme le racontent divers sites, dont cet excellent article (“Gilbert Laffaille de la censure à l’épure”) de Témoignage Chrétien. Un article à lire ici  .

Cet article permet de mieux comprendre l’homme et son œuvre. Il met en évidence les hauts et les bas de la vie publique et privée de cet artiste confronté à divers drames personnels.

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Mais ces mots paisibles/ Me sont impossibles/ Vraiment l’envie n’y est pas”

Son nouvel album “Le jour et la nuit” est d’ailleurs dédié à sa seconde épouse Josiane, elle aussi disparue.

Tout au long de la soirée, Laffaille jongle entre textes tournés vers les autres – souvent d’origine étrangère –  et des refrains enracinés dans ses sentiments, ses sensations, son vécu. Dont l’émouvant  “Si tu n’es plus là” qui ouvre l’opus “Le jour et la nuit” : chanson des plus autobiographiques, où il se livre avec pudeur et douleur :

“Je dirais la mer

L’âme et la lumière

Le ciel où la vie s’en va

Mais ces mots paisibles

Me sont impossibles

Vraiment l’envie n’y est pas”.

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En compagnie de la pianiste Nathalie Fortin et du guitariste Jack Ada : à chacun son geste pour le salut final !

Chasse à l’éléphant, corso fleuri, blues de Neuilly : ici pas de place pour le politiquement correct

Le public les attend, ces chansons qui dérangent et vous font sourire aussi. Et il a bien raison car ces titres s’enracinent avec force dans une surprenante trajectoire artistique où le politiquement correct n’a pas sa place.

Car avec Laffaille, il n’y a pas de juste milieu, et s’il aime voir ce qui se passe en coulisses, au-delà de la scène de la vie avec ses comédiens apparemment bien sous tous rapports, c’est pour nous en montrer les travers, les décalages, les non-dits, les sous-entendus aussi.

Même son de cloche avec un autre de ses titres qui lui aura valu des déboires : après les éléphants chers au président Giscard d’Estaing, voici un “Corso Fleuri” qui a visiblement irrité Jacques Médecin, alors maire de Nice et personnage omniprésent dans la vie politique régionale et la presse locale … avant de s’enfuir en Uruguay.

En donnant la parole à l’éléphant, en exprimant ses pensées, Laffaille rend sa chanson à la fois poignante et si réaliste aussi. 17 ans après l’enregistrement de “Le président et l’éléphant”, un autre chanteur se mettra dans la peau d’un taureau obligé d’affronter la mort “(La corrida”, Francis Cabrel) : un autre animal lui aussi sacrifié par les hommes.

Il est comme ça Gilbert Laffaille : sous ses airs calme, réfléchi, sensible au mot juste, il vous balance des vérités qui ne sont pas toujours bonnes à dire. Et encore moins à chanter si on rêve d’une carrière bien sous tous rapports.

Idem pour “Neuilly Blues” qui a toujours son effet, et s’affirme plus que jamais d’actualité : de quoi donner envie au public à taper dans les mains pour cette chanson décapante enregistrée bien avant que les trois Inconnus ne vantent la bourgeoisie de “Auteuil-Neuilly-Passy”.

Décapante et autobiographique à souhait … puisque Laffaille a grandi à Neuilly avant de s’envoler vers l’Asie, puis vers sa vie d’auteur-compositeur-interprète passé champion dans l’art de décocher des flèches avec le sourire, en les aiguisant avec un incontestable amour de la langue française !

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Complicité instantanée avec le public de Beaucourt 

Le public ne s’y est pas trompé à Beaucourt, lui réservant une salve d’applaudissements en début de concert, avant de manifester son bonheur après chaque chanson. En débutant son concert par “La tête ailleurs”, Laffaille donne d’emblée les clés de sa vie, de son œuvre, de ses valeurs aussi : en piste pour un concert de près d’une heure et demie.

En lançant “Bonsoir Beaucourt, heureux de vous retrouver”, il a aussitôt droit à des réponses criées de la salle “Nous aussi”. C’est dire la complicité tissée sans aucune hésitation avec ce public qui aime la chanson vivante au sens fort du terme. 

 “Il y  aura des chansons d’un peu toutes les époques … C’est le privilège de l’âge ! Des chansons de mes débuts, des chansons plus récentes et des chansons toutes nouvelles de mon dernier disque “Le jour et la nuit” sorti il y a quelques mois”.

Complicité instantanée avec une assistance qui rit de bon cœur aux interventions de ce pince-sans-rire dont les expressions font mouche, entre deux refrains. Ici et là, quand il développe en quelques phrases le contexte de la prochaine chanson, il cultive l’art d’aller droit au but avec décontraction et humour.

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Aujourd’hui plus que jamais “le gros chat du marché” suscite d’inquiétants commérages

Nombre de chansons du répertoire de Laffaille insistent avec bon sens sur notre société dans un style très personnel à la fois critique, décalé et (très) drôle aussi. Par exemple les éternels commérages enracinés dans le rejet de celui qui est différent, de l’Autre qui vient d’ailleurs. Tel “Le gros chat du marché” , une des pièces maîtresses de son second album paru en 1978. “Si la chanson est ancienne, le sujet est toujours d’actualité” comme il le souligne avec le sourire au Foyer Georges Brassens.

Cette histoire de ladi-lafé (comme on dit à l’île de la Réunion) est des plus symboliques dans le répertoire de Laffaille, voyageur sans frontières dans sa jeunesse en tant qu’accompagnateur de groupes de touristes en Asie.  Afghanistan, Pakistan, Iran, Népal, Birmanie, Thaïlande, Indonésie : autant d’horizons inconnus avant de revenir en France où il donnera des … cours d’alphabétisation à des travailleurs immigrés.

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“Beaucoup d’autres peuples qui faisaient partie de l’empire français … mais  curieusement il y a des lacunes dans les manuels scolaires et les livres d’Histoire”

Pas étonnant donc que tous les albums de Laffaille – des 33 tours aux CD – mettent en relief des histoires d’hommes et de femmes vivant sous d’autres latitudes, dans d’autres hémisphères. Et donc d’autres cultures  dont le superbe “Homme en boubou femme en sari” du dernier opus.

Respect, tolérance, compréhension, accueil : tout est dit dans cette chanson s’adressant à ceux qui sont nés ailleurs et qui vivent en France :

A vous Ali et Mamadou

Tombés à Lens ou à Nancy

A vos enfants venus chez nous

A qui l’on dit “Partez d’ici!”

Et Laffaille d’expliquer sur la pochette du CD mais aussi au public de Beaucourt la signification des termes employés : Les Badiaranké vivent au Sénégal, les Antanosy et les Tsimihéty à Madagascar, les Sango en Centrafrique, les Mandés en Afrique de l’Ouest, les Kalabari au Niger, les Saramaka en Guyane”.

Puis insistant à quatre reprises sur le mot “beaucoup” Laffaille en remet une couche : “Il y avait beaucoup d’autres peuples qui faisaient partie de l’empire français … mais dont curieusement comme il y a des lacunes dans les manuels scolaires et les livres d’Histoire on ne nous a jamais appris les noms ni leur existence. Je voulais ce soir simplement leur rendre un petit hommage” .

Il est comme ça Laffaille, tout en détermination et en douceur, sans hausser la voix ni jouer au donneur de leçon. Juste un homme qui a des convictions et qui les partage avec des refrains qui vont droit au cœur. Avec un évident convaincant sens de la formule et du détail comme dans l’évocation de l’attachant Monsieur Li, qui “a connu l’enfer et s’est enfui en radeau sur la en mer”.

Le voici  “héros” d’une des 12 chansons de son nouveau album : un des personnages du quotidien de Laffaille, qui, en abandonnant son pays dans les années 70 s’est forgé une nouvelle raison de vivre et de travailler du côté du métro Tolbiac, dans le 13ème arrondissement.

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Superbe complicité entre le chanteur, la pianiste et le guitariste

De “la java sans modération” aux “bigoudis par douze”

Avec humour et un vocabulaire des plus appropriés, il célèbre “La java sans modération” – chanson initialement écrite pour le CD “Chante vigne, chante vin” de Gérard Pierron et repris entre autres par le groupe Entre Deux Caisses ‘ avant de s’attarder sur “Les raisins dorés”.

Facétieux, il suscite bien des rires dans l’assistance en présentant sa fameuse chanson “Des bigoudis par douze” : “Quand j’ai besoin de faire, le point, de me ressourcer, j’ai un truc infaillible qui marche à tous les coups : je vais dans un supermarché. Et là déjà quand j’arrive, quand j’entre, il y a cette lumière si douce, si belle, cette musique si pure, ces voix d’anges célestes. … Et quand je vois comme cela au milieu de tous ces étalages je me sens … vraiment bien dans ma peau”.

Et si c’est la quatrième fois que Gilbert Laffaille vient chanter ici, au Foyer Georges Brassens, c’est qu’il offre ce que la chanson française a de plus précieux : des textes percutants sur des musiques entraînantes aux accents bluesy, jazzy avec des escapades du côté de la bossa-nova et (mais oui) du reggae. Autant de couleurs musicales qui n’en dénaturent pas le contenu drôle et grinçant, émouvant et tendre sans pour autant tomber dans un univers pastel et consensuel.

 

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“Il est un peu le chaînon manquant entre Caussimon et Souchon, avec une pointe de Boby”

Quand il égratigne c’est avec élégance via des mots choisis. Et quand il dénonce il a le sens de la formule qui fait mouche sans vulgarité.

Pas étonnant que dans la préface de “La tête ailleurs” (Christian Pirot Editeur, 2003), Philippe Delerm parle de lui en ces termes :

Rares sont ceux, qui, comme lui, peuvent chanter la tendresse sans mièvrerie, la compassion sans pathos, la révolte sans mot d’ordre. Il est un peu le chaînon manquant entre Caussimon et Souchon, avec une pointe de Boby”.

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Laffaille avance avec talent dans un registre sans frontières à tous les sens du terme

Défiant les modes tout en offrant des chansons d’une brûlante actualité – même si elles ont été enregistrées sur ses 33 tours, Laffaille avance avec talent dans un registre sans frontières à tous les sens du terme. 

Au gré des ans, des rencontres et des suggestions, il a écrit pour nombre d’autres artistes comme le rappelle son site : Francesca Solleville, Véronique Pestel, Romain Didier, Allain Leprest, Claude Astier, Michel Fugain, Jehan, Chanson Plus Bifluorée, Françoise Kucheida, Les Octaves, Fernando Marquès (Portugal), Gérard Pierron, Denis Alber (Suisse), Guillermina Motta (Catalogne), Christiane Stefanski (Belgique), Entre Deux Caisses, etc.

Impossible évidemment de parler de ce concert sans évoquer la chaleureuse complicité tissée au fil des ans en studio et ce soir-là à Beaucourt entre le chanteur et ses deux musiciens : le guitariste Jack Ada, à la fois omniprésent et cependant discret et la pianiste Nathalie Fortin qui signe d’ailleurs les arrangements du CD “Le jour et la nuit”. Un trio efficace qui durant une heure et 25 minutes aura embarqué le public dans cet univers doux-amer dont a le secret celui qui fut la révélation du Printemps de Bourges avec sa guitare folk en 1978.


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Gilbert Laffaille présente son guitariste Jack Ada

A quand une nouvelle tournée au Québec ?

Reste à présent le souvenir d’une superbe soirée achevée avec un feu d’artifice de mots et d’expressions françaises : “La ballade des pendules”, un de ces monologues dont Laffaille a le secret, jonglant avec les images, les onomatopées et les situations burlesques. Une soirée qui trouverait sans doute toute sa place dans la programmation d’un festival québécois enraciné dans la chanson vivante.

Oui à quand des retrouvailles québécoise pour Gilbert Laffaille ? Lui qui a assuré au début des années 80 la première partie de Gilles Vigneault dans une tournée en France, Suisse et Belgique, a toujours le rêve de moins en moins secret de revenir chanter de l’autre côté de l’Atlantique.

Un projet qui lui est cher, bien qu’il soit pleinement conscient de l’ampleur du défi à relever en cette période où, des deux côtés de l’Atlantique, la chanson vivante n’est pas (toujours) reconnue à sa juste valeur.

Ah le Québec ! Grand sujet de conversation avec Gilbert Laffaille qui, avant le début du concert, me parle avec enthousiasme aussi de Saint-Pierre et Miquelon, et de son amitié avec Henri Lafitte. Une amitié à laquelle fait allusion dans la superbe chanson-hommage que Henri Laffitte a consacrée à Marc Robine. Il y évoque plusieurs prénoms : Gilbert Laffaille, Fred Hidalgo, Vincent Absil et l’auteur de cet article …

“Nous voguions en chansons poussés vers le grand large
Et nous carguions les voiles de l’amitié
Albert, Gilbert, Vincent, Fred étaient du voyage
Et nous guettions les îles du haut de notre hunier
Des feuilles qui jaunissent aux bourgeons qui frissonnent”.

Avis aux professionnels francophones d’Amérique du Nord qui auraient envie d’entraîner Gilbert Laffaille sur des “sentiers” fréquentés par d’authentiques amoureux de la chanson. Histoire de continuer à suivre ses rêves, comme il l’affirme avec justesse dans “Le chant du voyageur” qui termine en beauté son nouvel album “Le jour et la nuit” :

“Voici la nuit le vent se lève

Demain sera un autre jour

Rien ne s’en va suivons nos rêves

Tout vole et danse tour à tour” 

Texte et photos Albert Weber

 

Extraits du CD Le jour et la nuit” à découvrir ici

Site de Gilbert Laffaille

Site de Margaret Lanclos/Traficom Musik (Laffaille, Guidoni, Vanier, etc)

 

 

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Entre refrains d’hier et chansons de “Le jour et la nuit”, son nouvel album

 

“Une œuvre qui à coup sûr laissera son empreinte dans l’histoire de la chanson française”

Car si l’on a tout dit, sans doute, de la vie, de l’amour et de la mort, il est des façons d’aborder aux rivages de l’inspiration qui s’apparentent à la découverte pure et simple, qui renouvellent de fond en comble ces thèmes récurrents. Gilbert Laffaille est un de ces pionniers : sans bruit, sans tapage, sans violence, sans amertume aussi, il va son chemin. (…)

Ainsi se bâtit sous nos yeux, chanson après chanson, une œuvre d’une clarté admirable, faite d’ellipses judicieuses, d’images éloquentes, de jeux sur les sonorités, d’éclectisme musical, de mélodies mémorables et d’interprétation subtile d’où affleurent tout à tour (ou simultanément) le sourire, l’ironie, la satire, le doute et la révolte, la tendresse et la compassion. (..)

Une œuvre qui, à coup sûr, laissera son empreinte dans l’histoire de la chanson française. Comme celle d’un Souchon aujourd’hui ou d’un Bobby hier, mais à sa manière à lui, façon Laffaille : l’air de rien””.

Fred Hidalgo, Chorus – Les Cahiers de la Chanson” Extrait d’un texte paru en pages centrales de la pochette du CD “Tout m’étonne, 1996). Portrait, chroniques d’albums, rubrique “De passage”, etc : Chorus a souvent parlé de Gilbert Laffaille ainsi que le mensuel Paroles et Musique : dossier spécial « à la une » de la revue « Paroles et Musique » N°6, 1981.



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Textes de chansons, courtes pièces de théâtre inédites et sketches : c’est la suite de “La ballade des pendules” publiée en 1994 chez le même éditeur, Christian Pirot, décédé le 26 octobre 2010 à 72 ans

 

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En vente à Beaucourt, le 1er recueil de partitions accompagnées de dessins de Cabu et en 4ème de couverture la discographie des quatre premiers albums reproduite par Fred Hidalgo dans le mensuel Paroles et Musique”

 

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Compte-rendu du concert paru dans L’Est Républicain du 6 avril 2014

 

 

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Séance de signature après le concert

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