Pas de doute, on s’y attendait depuis pas mal de temps, et il l’a finalement mené à bien, ce fameux projet !

Il faut dire que François Béranger est  sans doute l’artiste français qui a le plus inspiré, nourri et fait vibrer Eric Frasiak.
Alors ne vous étonnez pas que son nouvel album sous le label Crocodile music existe et s’intitule tout simplement « Mon Béranger ». Ça a le mérite d’être direct, et ça colle bien aux textes de celui qui ne passait pas à la télé mais remplissait  les MJC.
En piste pour 17 chansons de l’inoubliable François auquel s’ajoute l’hommage d’Eric Frasiak à son “vieux maître à chanter”.

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18 chansons : 77 minutes et 48 secondes en compagnie de “Mon Béranger”

Montage de Frasiak sur sa chanson “François Béranger” : ici version du CD “Parlons-nous” (2009) en attendant un clip de la version 2014

Premier point : à vrai dire, je préfère la version précédente de la chanson intitulée “François Béranger, celle sur l’album “Parlons-nous”  (2009) avec harmonica et rythmique plutôt que celle en mode guitare-voix.

A cet avis totalement subjectif, le chanteur barisien répond – à juste titre – qu’il n’était évidemment pas question de remettre la même chanson avec les mêmes arrangements sur ce nouvel album.

D’où cette nouvelle interprétation à la fois sobre et intense qui met en relief l’authenticité de la démarche de Frasiak, cette indéracinable passion qu’il a cultivée depuis son adolescence pour Béranger.

Mais attention, pas une démarche passive de fan passant en boucle ses refrains mais évidemment une passion synonyme de chansons reprises en public, dès ses 17 ans.

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Nogent, 8 mai 2014. 3ème mi-temps du Festival Bernard Dimey. Eric Frasiak en compagnie du duo Rouge Gorge pour une chanson du CD “Mon Béranger”

“Si j’ai acheté ma première guitare, c’était d’abord pour y poser les mots et les notes de Béranger”

A la différence de certains CD individuels ou collectifs reprenant des chansons bien connues du grand public, histoire de surfer sur une vague nostalgico-commerciale, Frasiak a plongé avec cœur et sans hésitation dans le vaste répertoire de Béranger.

D’où ce témoignage mis en évidence dans le livret de l’album.

J’étais ado au milieu des 70’s, quand j’ai découvert François Béranger, et je ne savais pas, à l’époque, que cette rencontre artistique allait changer ma vie. Ses 33 tours jouaient en boucle son mon tourne-disque et tout ce qu’il abordait dans ses chansons me ressemblait, je m’y reconnaissais…

Si j’ai acheté ma première guitare, c’était d’abord pour y poser les mots et les notes de Béranger. Je relevais les textes et les accords sur mon vieux cahier à carreaux (pas d’internet à l’époque..) et je passais tout mon temps libre à déchiffrer et travailler ses chansons”.

C’est bien beau de maîtriser son Béranger sur le bout de ses doigts de guitariste, encore faut-il oser les chanter en public. Et c’est bien sûr la voix suivie par le jeune Eric.

Vers 17 ans, je suivais un groupe de bal ardennais (Les Brol) qui me laissait une petite place vers 1heure du mat’ pour venir chanter quelques chansons… de Béranger évidemment…

Je montais sur scène avec ma guitare et parfois Hervé à la batterie et Gérard à la basse restaient pour m’accompagner. Les danseurs arrêtaient de danser, les bagarreurs arrêtaient de se bagarrer et s’approchaient de la scène pour écouter ce grand gamin avec sa guitare qui chantait de drôles de chansons. Ce furent mes premières scènes, mes premiers musiciens, mes premiers publics”.

Et puis, comme cela arrive dans la plupart des cas – à moins que l’on décide de ne pas franchir le pas d’auteur et ou de compositeur – Frasiak s’est jeté à l’eau, à son tour, avec ses propres créations… au ton, aux thèmes, à l’ambiance plus d’une fois inspirée de Béranger.

«C’est à cette période que j’ai commencé à écrire mes mots à moi. Ma guitare s’est alors, peu à peu, éloignée de Béranger pour me faire vivre, moi aussi, la grande aventure de la chanson avec mes propres compositions”.

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Charleville, 1977. Eric Frasiak. Photo Hubert Mas

“Arrangements 2014″ au service de 17 chansons des années 70

Et aujourd’hui, voici cet album de 18 titres à ne surtout pas confondre avec une simple copie des chansons originales. S’il respecte évidemment à 100 % le fond et la forme des chansons, Frasiak y apporte cependant une touche personnelle, tant dans sa voix chaude et déterminée, sa diction qui permet de savourer toutes les nuances des textes.

S’y ajoute aussi une couleur musicale au-delà du climat des refrains guitare-voix auxquels on pense trop souvent en se rappelant les 33 tours de Béranger. Un réflexe qui – franchement – ne révèle d’ailleurs pas la diversité créatrice de Béranger. Lequel cultivait autant le sens de la mélodie que la passion des mots qui font mouche pour dénoncer et revendiquer, mais aussi  célébrer l’amour et les retrouvailles fraternelles.

S’il est tout à fait normal que l’étiquette de “chanteur engagé” colle obstinément à l’image de Béranger, il ne faudrait pas pour autant négliger, voire ignorer volontairement ses chansons d’amour, les refrains qui font chaud au cœur, teintées de tendresse et d’envie d’être tout simplement heureux. Sans se prendre la tête, en vivant sa vie sans trop se la compliquer.

C’est d’ailleurs sur ces deux registres que  s’affirme “Mon Béranger”, entre engagement et poésie.

Et les “arrangements 2014″ ne dénaturent pas du tout l’esprit des chansons de Béranger. Bien au contraire, puisque Frasiak s’est entouré d’une poignée d’efficaces musiciens qui colorent avec brio ces chansons des années 70.

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1980, concert à la MJC Gambetta. Collection Eric Frasiak

Textes et mélodies d’une convaincante modernité

Batterie, piano, orgue, basse acoustique, tambourin, dobro acoustique, violoncelle, guitare acoustique, percussions, saxophone soprano, mandoline, contrebasse, cloches, shaker, clarinette, harmonica, batterie, cymbales, diverses variétés de guitares, etc : autant d’instruments qui imprègnent cet opus d’une convaincante modernité.

Cette démarche artistique est enrichie par l’accordéon du québécois Steve Normandin qui s’adapte spontanément aux genres musicaux les plus divers, des deux bords de l’Atlantique. Alors pas de raison que “L’accordéoniste voyageur” n’offre pas le meilleur de lui-même dans ses accompagnements enregistrées à Bar-le-Duc lors d’un séjour-express en France.

Dans les chœurs, pour “Chanson à danser », à relever la participation de l’auteur-compositeur-interprète lorrain Régis Cunin.

Moderne dans ses arrangements qui ne trahissent pas du tout l’esprit originel des chansons, “Mon Béranger” met en évidence un autre constat : visionnaire et observateur des plus avertis de son époque, Béranger avait brossé en son temps des “tranches de vie” claires-obscures plus que jamais d’actualité.

Fermez les yeux et écoutez attentivement les paroles : “amours envolées” et “vieux rêve” d’un espoir lointain, mais aussi vie subie par “le vieux”, mal de vivre et urbanisme délirant dans “Paris-Lumière, aspiration à une vie épanouie même si “les jours sont courts”… .

Au gré des refrains on y croise aussi “Le monument aux oiseau”, Rachel et Natacha, et le solitaire  Pierre-Albert Espénel “assis sur un banc devant sa maison de pierres dans un village désert”.

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8 mai 2014, Festival Dimey. Eric Frasiak sur la scène de la 3ème mi-temps, au Centre Culturel Robert Henry à Nogent… à quelques centimètres de l’inscription connue des artistes se produisant ici

“Manifeste” : une chanson d’une criante actualité

Mention spéciale à “Manifeste” : ce titre de l’album “La chaise” sorti en 1973 est d’une actualité criante : médias et politique, enseignement et travail abrutissant, accouchement d’adolescentes “dans les chiottes du lycée”, etc. On dirait bien que pas grand chose a changé depuis 40 ans !

Je sais bien qu’une chanson, c’est pas-tout-à-fait la révolution

Mais dire les choses c’est déjà mieux que rien, et si chacun f’sait la sienne dans son coin

Comme on les mêmes choses sur le cœur, un jour on pourrait chanter en chœur”

Un extrait de cette chanson figure d’ailleurs au verso de la pochette, avec une photo noir et blanc inédite de Béranger. Cette chanson résume bien l’esprit dans lequel aura chanté et vécu Béranger.

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1974, Eric Frasiak. Photo Thierry Dumont

“L’œuvre de François Béranger est tellement importante que je me suis limité à celles que je chantais à l’époque”

Pas évident pour Frasiak de ne retenir que 17 titres. Oui, moins d’une vingtaine de chansons : une sélection des plus délicates, quitte à susciter d’inévitables frustrations chez ceux qui aiment Béranger. D’où mon regret de ne pas y trouver “L’alternative” par exemple …

Et Eric Frasiak de préciser sa démarche : “Après en avoir écrit plusieurs centaines, j’avais envie de remettre dans ma voix et dans ma guitare, ces chansons qui m’ont donné l’envie d’écrire, de composer et de chanter.

L’œuvre de François Béranger est tellement importante que je me suis limité à celles que je chantais à l’époque. J’ai donc ressorti mon vieux cahier, avec les textes manuscrits et les accords que je déchiffrais sur la guitare de mes 15 ans.  

Et là encore, il a fallu faire un choix, un choix difficile car certains monuments ne seront pas du voyage tels : Magouille blues, L’Alternative, Ma Fleur, La Gigue de la reine, La fille que j’aime, etc… (Peut-être pour un prochain album, qui sait !!…).

C’est donc principalement des chansons d’avant 77, extraites des albums : Le Clown, La Chaise, Ca doit être bien, L’Alternative et Le Monde Bouge que l’on retrouvera dans “Mon Béranger”.

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1978, Eric Frasiak chante Béranger. Photo Odile Guillon

Béranger-Sanseverino : ultime “Tango de l’ennui” à la Cigale

Souvent réduit (hélas) à un chanteur rebelle, un libertaire en conflit avec la société, un artiste sans langue de bois, Béranger aura été tout autant un amoureux des mots et … des chansons de Félix Leclerc. Au point de lui avoir consacré tout un album distribué après son décès !

Fidèle à ses idéaux, Béranger l’aura été depuis son premier disque sorti en 1969 jusqu’à sa dernière apparition sur scène, invité par Sanseverino pour chanter ensemble “le Tango de l’ennui” le 30 octobre 2002 à la Cigale. Un tango repris avec brio par Frasiak sur son nouvel opus !

De cette rencontre en coulisses et sur scène entre Sanseverino et Béranger il reste aujourd’hui un superbe et émouvant document de 8 minutes à découvrir à la fin de cet article.

Un album passerelle vers la nouvelle génération

C’est certain, avec “Mon Béranger” Frasiak a donné vie à un de ses grands rêves. Un rêve aux allures de passerelle aussi, car cet album permettra à une nouvelle génération née bien après Béranger de découvrir et d’apprécier cet auteur-compositeur-interprète à fleur de peau, sensible au bonheur et au malheur des autres.

Un destin sans doute trop atypique, trop révolté, trop rebelle pour s’enraciner spontanément auprès du grand public aux côtés d’autres “grands B” de la chanson française.

Et pourtant quel talent, quel énergie, quelle détermination à raconter la vie telle qu’elle est vraiment , avec ses doutes et ses envies, ses révoltes et cette enthousiasme à parler d’amour, à partager son envie de chanter malgré les décennies qui s’enfuient (“Y’ a dix ans”), à revendiquer haut et fort le droit à utopies… et aux lendemains qui chantent malgré tout.

Autant de repères d’une vie et d’une œuvre auxquelles Eric Frasiak demeure aujourd’hui plus fidèle que jamais même si – ce qui est tout à fait évident pour un auteur-compositeur-interprète – il n’est pas seulement un interprète de Béranger.

En témoignent ses CD ainsi qu’un livre de partitions de 27 de ses chansons des albums “Parlons-nous” et “Chroniques”. Un recueil de 110 pages INDISPENSABLE à ceux qui désirent mieux connaître son répertoire. Une initiative lancée sous l’égide de CROCODILE Productions développée dans l’article à lire ici.

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Photo-montage figurant dans le livret du CD, à côté des textes des “Amours envolées” et de “Le vieux rêve”

Avec les félicitations d’Emmanuelle Béranger, Sanseverino et Jean-Pierre Alarcen

J’ai eu raison d’enregistrer cet album” affirme encore Frasiak, évoquant les belles réactions suscités par “Mon Béranger” du côté de sa fille Emmanuelle, de Sanseverino et également de son incontournable complice, le guitariste Jean-Pierre Alarcen qui a contribué à divers albums : “Le Monde Bouge” (1974), “L’Alternative” (1975), “En Public” (1977), “Participe Présent” (1978).

De quoi rassurer et faire plaisir l’ancien adolescent apprenant la guitare sur les chansons de Béranger. Et donner envie à la “génération internet” de découvrir ces refrains qui se jouent des décennies et des modes musicales. Béranger

“Salut mon vieux maître à chanter, je voulais pas te déranger

Mais j’avais envie d’faire un tour là-bas d côté de l’amour

Salut mon François Béranger, le monde a pas vraiment changé

Y’ en faudra encore des chansons pour essayer qu’il soit moins con.

Texte ALBERT WEBER

 

En savoir plus sur François Béranger cliquez ici

 Le site d’Eric Frasiak c’est ici

 

FRANCOIS BERANGER – FRED HIDALGO :

DE PAROLES ET MUSIQUE A CHORUS VIA “PUTAIN DE CHANSON”

La couverture  du mensuel Paroles et Musique en novembre 1980 : c’est une des nombreuses étapes marquant les échanges entre Fred Hidalgo, créateur de ce mensuel, avec François Béranger.

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Entre entretiens et chroniques d’albums, le chanteur a suscité de nombreux articles dans cette publication et par la suite dans “Chorus, les cahiers de la chanson”, autre revue lancée par Fred et Mauricette Hidalgo.

Béranger est un des nombreux chanteurs français qui s’expriment longuement dans “Putain de chanson”, ouvrage de 550 pages de Fred Hidalgo : d’où un entretien (pages 195 à 208).  Voir ici des précisions sur ce livre.

Il a été vaincu à 66 ans par le cancer le 14 octobre 2003 à 66 ans, soit moins de trois mois après Marc Robine (26 août 2003, 53 ans), un des journalistes qui a parlé de lui avec passion dans Chorus.

Le trimestriel publiera d’ailleurs en décembre 2003 “Béranger par lui-même”, texte de 18 pages ainsi présenté par Fred Hidalgo :

“Bien plus qu’une autobiographie de chanteur, c’est un manifeste, un véritable document, où l’on retrouve (ou découvre, c’est selon), au-delà de l’artiste (ou plutôt de « l’artisan » qu’il se voulait), l’homme extraordinairement attachant, assoiffé de justice et de solidarité que nous avons aimé à travers ses chansons.

L’âme à vif, la révolte à fleur de peau. Une profession de fois où apparaît, clairement, cette tendresse pour les pauvres, les exclus, les sans-grades, les exploités, les immigrés, …Sa lucidité aussi, ô combien !, quant à son métier et son évolution actuelle. Son amour sans réserve, enfin, pour LA chanson”.

Ce formidable document à cœur ouvert est précédé d’un hommage de deux pages. Fred Hidalgo y  évoque les passerelles professionnelles et personnelles forgées avec le chanteur.

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7 mai 2014, Festival Dimey à Nogent. De gauche à droite Patrick Boez (émission Jambon Beurre, St-Pierre et Miquelon), Eric Frasiak, Yves Amour ( président du festival ), Claude Fèvre (fondatrice de Festiv’Art, collaboratrice du site www.nosenchanteurs.eu), Annie Roquis Millet (ancienne présidente), Albert Weber (www.planetefrancophone.fr). Photo Sophie Bry

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